• Les ouvriers de Fukushima "invités" à truquer leurs dosimètres

     

    L'Asahi Shimbun révèle un incroyable dialogue : le responsable d'une société intervenant sur le site de la centrale nucléaire accidentée demande aux liquidateurs de falsifier les doses de radiations reçues.

     


    L’Asahi Shimbun a traité l’affaire du truquage de dosimètres en une le samedi 21 juillet et y a consacré plusieurs pages d’enquête et d’analyses. C’est la première fois qu’un quotidien japonais s’intéresse d’aussi près aux conditions de travail des ouvriers et techniciens de la centrale Daiichi, à Fukushima. L’enregistrement intégral est disponible sur le site Internet, en japonais (www.asahi.com). Le journal a également lancé un appel à témoins aux ouvriers de la centrale.
    Japon
    Asahi Shimbun

     

     

    Dessin de No-río, Japon.

    Un responsable de la société de construction Build-Up a donné l'ordre à ses employés de couvrir les dosimètres d'une plaque de plomb, pour truquer les chiffres indiquant les doses de radiations reçues. La plupart des ouvriers ont accepté de le faire, mais trois s'y sont opposés. Ces derniers ont été remerciés et nous ont confié un enregistrement de la conversation qui s'est tenue le soir du 2 décembre 2011 dans une chambre d'hôtel de Fukushima. Voici un extrait des échanges entre le responsable et l'un des employés.

    Le haut responsable de Build-Up (R) : Bon, tous les acteurs du nucléaire savent qu'on peut cumuler jusqu'à 50 millisieverts (mSv) par an, non ? Ça, c'est pour chaque individu. Et pour nous qui travaillons à longueur d'année dans les centrales, c'est 50 aussi. Sauf que franchement, on dépasse vite les 50 mSv quand on est bien exposé. On les atteint en trois ou quatre mois. Donc, pour pouvoir rester un an dans une centrale, nous devons nous-mêmes faire attention au jus qu'on se prend. C'est pour ça qu'on essaie de gérer notre dose comme on peut. Comment dire... Ce n'est pas parce qu'on nous a demandé de le faire. Cette fois [à Fukushima Daiichi], certaines zones sont très radioactives. Pas toutes, juste certaines d'entre elles. Tu te souviens de là où on était au début, hein ? C'est un peu élevé selon les endroits. C'est pour ça qu'on a vu comment on pouvait faire la dernière fois. Bon, et vous avez dit que vous ne vouliez pas [truquer les chiffres]. Ça, c'est parce que c'est la première fois, normal que vous vous disiez : "Ce n'est pas bien de faire ça." Sauf que nous, on ne peut plus travailler autrement. C'est comme pour des économies : 50 mSv, ça part vite ! Et après on est à la rue. Pour ceux qui peuvent aller ailleurs, tant mieux. Mais nous, plus les doses s'accumulent, moins on peut bosser. Vous êtes douze à travailler sur le même site. Comme on travaille tous ensemble, on ne peut pas dire "Bon, d'accord, toi, tu vas là où il y a le moins de radiations". Tu vois, c'est comme ça qu'on fonctionne, nous. Si vous ne coopérez pas au sein de cette équipe... Ça ne marchera pas sur le terrain. Si le chef, sur le terrain, te dit "Aujourd'hui, tu fais ça", et que tu réponds que tu n'as pas envie, il va te répondre que ce n'est pas possible. C'est partout pareil, pas seulement dans les centrales. Je me trompe ou pas ?

    L'ouvrier (O) :

    Mais je pense que le boulot dans les centrales nucléaires, c'est quand même particulier. On traite avec des choses invisibles, la radioactivité, alors...

    R : Je viens de t'expliquer ce qu'était un travail d'équipe. C'est partout pareil, on va pas te dire "OK, tu peux aller à côté".

    O : Non, on me permettra pas d'aller à côté. Je comprends, mais là, je pense qu'on me demande de faire quelque chose que je ne devrais pas faire...

    R : On sait très bien qu'il ne faut pas faire ça. Mais si on ne le fait pas, impossible de bosser tout au long de l'année. Je viens de te l'expliquer. Si tu ne veux pas le faire, tu n'as pas à te forcer.

    O : Justement. Je pense qu'on devrait nous prévenir de ce fonctionnement dès le début, c'est-à-dire à notre embauche, et vérifier qu'on est tous d'accord. J'aurais voulu travailler avec des normes clairement fixées.

    R : M'enfin, justement, dans ce cas t'aurais dû aller voir d'abord ailleurs. Pourquoi venir chez nous, en plus à Daiichi, alors qu'il y a plein d'autres centrales ? Tu ne peux pas te ramener comme ça, dire que tu ne veux pas travailler à tel ou tel endroit, c'est embêtant pour tout le monde. Tout le monde en bouffe [des radiations], et si l'on atteint les doses, on ne pourra pas continuer, et justement, il y en a plein qui ne peuvent pas bosser ailleurs. Tant mieux si on peut faire autre chose. Moi-même, j'ai parlé au président de l'entreprise, je lui ai dit qu'il fallait s'y prendre autrement avec les nouveaux. Faut d'abord s'exercer ailleurs pour comprendre ce que sont les radiations. On n'impose rien à personne, on truque les chiffres de son plein gré. Tous ceux qui bossent là-dedans fonctionnent comme ça.

    O : Je comprends bien que vous vivez de ça, que votre vie dépend de votre boulot. Mais ça pose un problème de confiance, quand tout ça va éclater au grand jour, ça va vraiment poser problème. C'est pour ça que je veux pas être mêlé à ça.

    R : Moi ça fait quarante ans que je bosse dans ce secteur. Pour protéger mes chiffres, ce sont des pratiques que j'ai dû employer jusqu'ici, pour tout dire. Mais je ne veux pas que d'autres me disent que je me trompe. [...] Tu n'as qu'à aller bosser ailleurs. Faut pas venir comme ça, par curiosité ou je ne sais quoi.


     
     
    TRUQUAGE Un seul responsable ?

    “J’ai voulu atténuer la peur des nouveaux ouvriers, souvent effrayés par le bruit des signaux d’alerte du dosimètre.” C’est ce qu’a confié aux médias japonais, après les révélations du journal Asahi, le haut responsable de Build-Up qui a demandé à ses ouvriers de recouvrir leurs dosimètres d’une plaque de plomb. S’il a admis les faits, il nie avoir eu régulièrement recours à cette pratique. Selon ses propos, il est le seul à avoir eu l’idée de trafiquer les dosimètres, et                                

    l’équipe ne se serait munie de plaques de plomb qu’une seule fois, durant trente à quarante minutes seulement. Cependant, ses déclarations ne correspondent pas aux propos tenus par des ouvriers dans les enregistrements. Build-Up est une société de construction sous-traitante de l’entreprise Tokyo Energy & Systems. Cette dernière appartient au groupe Tokyo Electric Power, la compagnie d’électricité gestionnaire de Fukushima Daiichi.



    http://www.courrierinternational.com/article/2012/07/24/les-ouvriers-de-fukushima-invites-a-truquer-leurs-dosimetres

     
     

      

      

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